SHTIKAT HAARKIYON – A film unfinished / Quand les nazis filmaient

Yaël Hersonski analyse un film reconnu dans son infamie : celui produit et filmé par les services de propagande nazis dans le ghetto de Varsovie. Découvert après la guerre, ce film inachevé, sans bande son, devint rapidement, en dépit de sa vraie nature, un document de référence pour ceux qui recherchaient des images réelles du ghetto.
La découverte tardive de bobines manquantes, permit enfin de lire clairement les manipulations de la vérité opérées pendant le tournage de ces scènes de la « vie quotidienne du ghetto ».

This film seeks the truth behind one of the most mysterious Nazi propaganda films ever shot inside the Warsaw ghetto. A rough draft of a silent film which juxtaposes meticulously staged scenes of Jews enjoying a life of luxury in the ghetto with other, chilling images that required no staging at all. Ironically, after the War, filmmakers and museums used bits and pieces from the film as objective, general illustrations of the narratives collected from survivors and written documents. Few people were aware of the cynical manner in which these images were conceived and the true, yet inconceivable witness they bear. The cinematic deception was forgotten and the black and white images remained engraved in memory as historical truth.
The film interweaves diary entries written by ghetto inhabitants during the filming, the testimonies of living survivors who still remember the filming, and for the first time, a rare interrogation protocol of one of the German cameramen, providing testimony of his role in the making of the film. By juxtaposing the filmed scenes with its behind-the-scenes’ layered reality, A Film Unfinished shakes our uncritical trust in the photographic image and the way we perceive the historical past.


L’avis d’IMAJ, par Agnès Bensimon

Il y a près de 50 ans, un film inachevé, de propagande nazie sur le ghetto de Varsovie et intitulé Das Ghetto (Le ghetto), avait été découvert dans des archives, en Allemagne de l’Est. Chercheurs et historiens s’y référaient depuis comme à un document authentique sur la vie dans le ghetto. Tourné durant le mois de mai 1942, à quelques semaines des déportations massives vers le camp d’extermination de Treblinka, ce film d’une heure juxtaposait des scènes où des Juifs heureux et riches profitaient des plaisirs de la vie et des scènes d’une incommensurable détresse.
Ce témoignage devait être soumis à une relecture radicale, avec la découverte, en 1998, d’une bobine de rushes de 30 minutes révélant que toutes les séquences du film avaient été délibérément mises en scène. On y voyait ainsi les multiples prises d’un couple élégamment vêtu, entrant dans une boucherie bien achalandée, ignorant des enfants en haillons, mendiant devant la vitrine ou, suivant un même scénario, ces passants nantis, sommés d’éviter de regarder les cadavres allongés sur les trottoirs. Das Ghetto : une manipulation efficace des images à des fins de sinistre propagande. La réalisatrice Yael Hersonski, dans son documentaire exceptionnel, A film Unfinished, procède à une rigoureuse analyse critique des différents niveaux de réalité contenus dans le film original. Elle croise diverses sources : l’interview dactylographiée de Willy Wist, l’un des cameramen nazis, des journaux intimes, notamment celui d’Adam Cerniakov, dirigeant du Conseil Juif, les rapports de Heinz Auerswald, Commandant du ghetto. Elle confronte en permanence les séquences filmées et les descriptions relatées par ces témoins directs. Elle choisit aussi d’inviter cinq survivants du ghetto à visionner et commenter les séquences d’archives et de filmer leurs réactions, rendant par là la parole à ceux qui ne l’ont plus et ancrant dans le présent la question qui sous-tend sa démarche : quand il n’existe plus un seul témoin, pouvons-nous croire ce que nos yeux voient ?
A Film Unfinished est un remarquable documentaire, bouleversant et intellectuellement stimulant.