LE FILS DU MARCHAND D’OLIVES

Pour leur voyage de noces, ils sont partis en Turquie. Caméra au poing, sur les traces de Garabed, ils sont déterminés à en savoir plus sur les origines arméniennes de Mathieu. Et, dans ce pays où parler de génocide arménien peut s’avérer dangereux, ce nom à consonance turque sert pour une fois à quelque chose, aidant notre couple intrépide à délier les langues sur la vision que se font les Turcs sur la tragédie de 1915.


L’avis d’IMAJ, par Rémy Israël Mendelzweig

Mathieu Zeitindjioglou et sa femme Anna partent en Turquie en voyage de noce. Leur intention est de découvrir le monde disparu du grand-père de Mathieu, Garabed. Celui-ci change en 1914 son nom arménien en le turquifiant. De Zeitoujian il deviendra Zeitinjioglu. Ce changement de nom lui sauve la vie pendant que se produit le génocide des Arméniens de Turquie en 1915. Seul rescapé de sa famille, Garabed s’exile en France. Là son nom se francisera en Zeitindjioglou. Son patronyme, Zeitounjian, qui signifie « le fils du marchand d’olives » en arménien, donne le titre du film. Tout au long du voyage Mathieu tient en main sa caméra et filme, cependant qu’Anna interroge les personnes au gré de leurs rencontres. Plus les témoignages s’accumulent plus nous découvrons l’ampleur du négationnisme turc face au passé. Ce film combine témoignages et animations sur les événements.
Mathieu Zeitindjioglou est à la quête de son identité sur les pas de son grand-père. Il s’exprime dans une interview : «J’ai hérité de son nom transformé, une sorte de cicatrice liée au génocide mais sans recevoir l’héritage culturel arménien ». Pour accomplir cette tâche, il prend des risques. En filmant en Turquie, lui et sa femme se sont exposés à l’Article 301, un texte de loi datant de 2005 qui interdit le dénigrement public de la nation turque. Le réalisateur rapporte qu’il est ainsi « interdit de critiquer Atatürk et la République, de parler du génocide, [ou] même de prononcer ce mot. »
Troublant et intrigant est le fait que c’est Anna qui est chargée de mener sur place les investigations, c’est elle qui va au contact, qui se met en avant et qui s’expose. Du moins le film nous en donne-t-il l’impression. Mathieu, quant à lui, est en retrait, il tient la caméra et n’apparaît quasiment jamais à l’image. La raison de ce retrait ne nous sera pas donnée. Peut-être apparaît-elle en filigrane dans le conte en dessin animé qui évoque sous forme d’allégorie l’histoire du grand-père de Mathieu et ses implications intimes sur l’état d’âme de son petit-fils : une grande souffrance, une grande honte d’avoir trahi les victimes en se cachant derrière un nom turc, une grande pudeur devant ses émotions qui sont cachées parfois par un petit rire.
Le moment fort du film est la visite du musée d’archéologie à Erzurum. Cette ville et ses environs comptaient plus de 215.000 Arméniens avant le génocide. Mathieu et Anna cherchent désespérément un quartier arménien à Erzurum. Les Arméniens d’Erzurum ont disparu. Sans laisser de trace ? Mathieu et Anna découvrent dans ce musée une section qui présente des photos et des documents sur des massacres qui se sont produits à Erzurum en 1915. Les explications du musée sont effroyables de simplicité : ces massacres ont été perpétrés par des terroristes arméniens contre les populations turques ! Dans son commentaire de la visite du musée, Anna nous dit « les cadavres ne parlant pas on peut leur faire dire ce qu’on veut ».
Le négationnisme institutionnel transforme le crime en un crime parfait. Il développe une stratégie de destruction de la mémoire et de reconstruction de l’histoire. Détruire la mémoire est une nécessité après la destruction des corps. Le bourreau doit prendre la place de la victime afin que l’histoire reprenne son cours normal et oublie le crime. Donc il n’y a pas de problème arménien, il n’y a pas de génocide organisé par le pouvoir et l’armée, il y a juste un problème provoqué par des « terroristes » arméniens perpétrant des massacres de Turcs et une population de 1.500.000 Arméniens qui disparaît dans les déserts de Syrie sans laisser de traces et sans que personne en Turquie ne comprenne vraiment ce qui s’est passé. Un mauvais rêve qui s’efface sans remords dans la confusion du passé. Comme ces images d’Ani, la ville aux milles églises. Une ville fantôme aux énormes églises éventrées. Un rêve qui répand un pernicieux doute sur la véracité des actes des bourreaux.
Ce film a le mérite de révéler ce négationnisme qui est si naturel dans la bouche de tout un chacun, à la plage, au café, dans le salon. Un négationnisme officiel dans la bouche du directeur du musée d’archéologie, du représentant de l’office du tourisme, du CD préparé par les autorités qui présentent la thèse officielle telle qu’elle est enseignée dans les écoles et à l’université. Ce film permet de comprendre de quelle façon le négationnisme turc, tout négationnisme, fonctionne. C’est effarant de voir une famille turque de la moyenne petite bourgeoisie, qui gère un train de vie à l’occidentale, dénier tout naturellement l’idée qu’un génocide des Arméniens a été perpétré par le régime turc en 1915. C’est là que nous comprenons l’ampleur de la tragédie arménienne en Turquie. Le régime turc a réussi à inculquer sa thèse à des générations de Turcs de telle façon qu’aujourd’hui juste une minorité ose se poser des questions sur les premiers jours de l’Etat turc.
L’historien Raymond Kevorkian en commentant le film déclare : « Le combat pour la mémoire et le droit mené par les descendants des victimes du génocide est une démarche universelle, un refus de l’acte accompli, qui envoie un message fort : il ne faut jamais renoncer à l’exigence de justice, quel que soit le rapport de force ».