LA TRAQUE DES NAZIS: Le combat de Wiesenthal et des Klarsfeld

Soixante ans après la fin du procès de Nuremberg, ce documentaire fait découvrir le destin des nazis depuis le lendemain de la guerre jusqu’aux années 2000. Comment la fuite de responsables du régime hitlérien a-t-elle été rendue possible par des filières internationales? Quel fut l’immense travail de justice du procès de Nuremberg et des équipes menant la traque des criminels au fil des décennies?

Trois personnalités hors du commun se lancent alors dans un combat acharné.

Simon Wiesenthal, rescapé des camps de la mort, est à la recherche de ses bourreaux, depuis les kapos jusqu’à Mengele, le médecin fou d’Auschwitz, et Eichmann, le grand organisateur de la Solution Finale. A la fin des années 60, l’avocat et historien Serge Klarsfeld, fils d’un déporté juif assassiné et sa femme Beate Klarsfeld, une Allemande non juive, se lancent dans ce qui deviendra plus de 30 ans de traque des nazis encore en fuite ou tout simplement vivant en Allemagne. Ainsi seront démasqués et jugés le chef SS Hagen, devenu directeur commercial, Lischka, l’homme de la Gestapo, Heinrichsohn, le gardien du camp de Drancy devenu maire en Bavière, Walter Rauff, Barbie, le chef de la Gestapo de Lyon et le Préfet Papon.

Commenté par Mathieu Kassovitz, le film relate le suspense de cette longue traque, la persévérance de l’exploration minutieuse de registres et de fichiers comme le courage physique pour affronter les Etats complices et leurs polices souvent, les colis piégés et les bombes parfois. Et surtout il s’appuie sur une recherche d’archives qui renvoie systématiquement les bourreaux à leurs crimes, les images des procès et des exécutions à celles des forfaits, l’heure du jugement à celle du passé. Dans un souci de transmission et de mémoire, il revient inlassablement en images sur le nazisme, son idéologie et son oeuvre de mort.


L’avis d’IMAJ, par Jack P. Mener

Devenus célèbres dans le monde entier, surtout par la diffusion internationale en 2009 et 2014 de leurs remarquables séries documentaires télévisées Apocalypse d’abord sur la 2de puis sur la 1ère Guerre mondiale, le couple de cinéastes français Daniel Costelle et Isabelle Clarke s’étaient déjà attachés à reconstituer en 2006 cette histoire de la chasse implacable aux grands nazis qui avaient échappé aux Procès de Nuremberg.

Une traque menée sans relâche et quasi sans appuis pendant des décennies par de simples citoyens comme Simon Wiesenthal ou Beate et Serge Klarsfeld, ou encore par les agents du Mossad, indignés dans leur chair que de grands criminels nazis puissent continuer à vaquer à leurs occupations sans être arrêtés, jugés et condamnés pour leurs atroces forfaits commis sous le régime hitlérien.
Ce film dont le commentaire des auteurs est dit par la voix sobre et efficace comme un scalpel de Mathieu Kassovitz, relate pour la première fois, avec minutie et une foison de documents écrits, sonores et filmés originaux, le parcours de ces « chasseurs de nazis » pendant soixante ans de recherches semées d’embûches, d’obstructions et de complicités coupables. Le DVD comporte d’ailleurs un bonus avec deux longues interviews en juin 2005 des époux Beate et Serge Klarsfeld sur l’historique de leur combat.

Dans le climat de reconstruction nationale après la défaite de l’Allemagne, de la grande menace communiste entretenue par la « guerre froide » des années ’60, et de la fragile réconciliation de la France victorieuse avec l’Allemagne vaincue au sein de l’édification d’une Europe unie, il n’était pas toujours de bon ton de remuer les cendres encore chaudes de plus de 50 millions de morts et de villes entières rasées par les bombardements aveugles. Encore moins de rouvrir des dossiers pour châtier ceux qui avaient activement et largement contribué à l’extermination programmée de 6 millions de Juifs.
Nous suivons donc pas à pas les démarches des enquêteurs pour capturer et conduire devant leurs juges les grands criminels que furent Kurt Lischka, Herbert Hagen, Klaus Barbie, Maurice Papon ou Adolf Eichmann, jugé et exécuté à Jérusalem en 1962, mais aussi Jozef Mengele, le médecin tortionnaire d’Auschwitz, mort au Brésil en 1979 avant qu’on ait pu le retrouver en dépit d’âpres recherches, ainsi que de nombreux autres bourreaux et kapos assassins de déportés dont la plupart ont bénéficié de larges indulgences quand ils furent poursuivis.

Aujourd’hui que le temps de l’oubli et l’activisme des négationnistes risquent d’enliser les preuves irréfutables du plus grand génocide de l’Histoire, il était vital qu’à travers un tel documentaire, les générations présentes et futures apprennent et voient de leurs yeux quels crimes contre l’humanité de hauts responsables ont pu commettre sans risquer d’être inquiétés.
Pour ces générations qui n’ont pas connu la guerre ni la Shoah, il était capital que ces documents soient irréfutables et qu’ils puissent être visionnés en les plongeant au cœur même de la tragédie du nazisme et de la traque implacable de ses acteurs. Et cela qu’ils aient été tournés par des cameramen anonymes ou par de grands cinéastes comme John Ford ou Samuel Fuller. Aussi, comme pour leurs précédents montages historiques, le couple de réalisateurs de ce documentaire ont-ils délibérément choisi, quand les images filmées avaient vieilli, soit étaient trop saccadées et tournées dans un noir et blanc qui risquait de créer trop de distanciation par rapport à la réalité des événements filmés, de leur donner un rythme et des couleurs d’aspect naturel. Une démarche formelle qui a été abondamment critiquée par certains historiens et puristes préférant l’authenticité absolue à une reconstitution de la réalité telle qu’elle était en vue d’un meilleur ressenti de la part des spectateurs. Vaste débat que chacun appréciera en fonction de ses convictions.

Quoi qu’il en soit, Daniel Costelle et Isabelle Clarke ne cherchent ni à édulcorer ni à maquiller la vérité des documents choisis. Rien ne nous est épargné des atrocités de la guerre : bombardements de civils par les nazis comme par les alliés, exécutions sommaires, triage des déportés à l’entrée du camp d’Auschwitz, évacuation des cadavres hors des chambres à gaz et enfournement dans les crématoires. Des images insoutenables souvent vues mais aussi d’autres inédites qu’on préférerait ne pas regarder mais qui rappellent qu’il fut un temps pas si lointain où le régime nazi s’était arrogé un droit de mort sur chaque Juif d’Europe : du ventre de sa mère à son centenaire.
Devant cette avalanche d’images et de témoignages parfois d’une horreur absolue, on peine à croire que tant de crimes de masse ne remontent qu’à quelques dizaines d’années et ont été perpétrés au cœur de l’Europe dite civilisée.

Mais le plus inquiétant ne serait-il pas que, face au rappel salutaire de pareils signaux d’alerte pour que l’innommable ne se reproduise plus, nous y restions insensibles, voire incrédules ou pire … indifférents ?

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