AGHET – EIN VÖLKERMORD – Aghet 1915 Le génocide arménien

En arménien, le mot Aghet signifie catastrophe. Cette catastrophe, c’est celle du massacre d’un million et demi d’Arméniens entre 1915 et 1918, dans l’empire ottoman. Mais la Turquie d’aujourd’hui refuse toujours de reconnaître sa responsabilité dans ce que les historiens sont presque unanimes à qualifier de génocide. Le président turc Erdogan déclare avoir encore besoin de preuves. Et même si l’on commence, timidement, à oser aborder publiquement le sujet dans le pays, ceux qui s’opposent à la version officielle risquent gros. Après l’assassinat, début 2007, du journaliste turc arménien Hrant Dink, c’est le Prix Nobel de littérature Orhan Pahmuk qui a été traîné en justice.


L’avis d’IMAJ, par Agnès Bensimon

En se fondant sur les archives diplomatiques allemandes et américaines contemporaines du génocide des Arméniens durant les deux dernières années de l’Empire ottoman sur fond de Première Guerre mondiale, le réalisateur de ce docu-fiction percutant retrace la chronique impitoyable de la catastrophe (« Aghet, » en arménien) subie par plus d’un million de membres de cette minorité.
Le film s’ouvre sur l’assassinat à Istanbul, en 2007, du journaliste Hrandt Dink, accusé d’avoir défendu la thèse du génocide – un terme inacceptable pour le chef de l’Etat turc comme pour la société civile et passible de lourdes peines judiciaires. Même s’il souligne l’émergence timide d’une prise de conscience chez certains citoyens turcs, Eric Friedler montre combien le sujet reste tabou.
Commence alors la minutieuse et implacable démonstration, témoignages inédits à l’appui, du programme génocidaire méthodiquement planifié par les derniers dirigeants de l’Empire, Enver Pacha, Djamal Pacha et Talaat Pacha. Tous trois responsables de l’entrée en guerre aux côtés des Allemands et instigateurs du génocide. L’échec militaire cuisant contre l’armée russe au Caucase, à l’hiver 1915-1916, va servir de prétexte. Désignés responsables de la défaite pour intelligence avec l‘ennemi, les Arméniens deviennent les boucs émissaires d’un Empire au bord de l’effondrement.
En retraçant cette chronique d’un massacre annoncé, le réalisateur met pour la première fois en lumière la responsabilité du Haut commandement militaire allemand dans les crimes perpétrés contre la minorité arménienne. En effet, alors qu’il avait autorité sur le Haut commandement turc, placé sous ses ordres pour toutes les opérations militaires dans la région, il aurait été obéi s’il avait exigé de son allié le respect des minorités. L’Etat-major allemand a préféré ignorer les atrocités commises en toute connaissance de cause et, considérant que ce n’était pas son affaire, s’est concentré sur l’effort de guerre. Le réalisateur ouvre la boîte de Pandore des archives des Affaires étrangères d’Allemagne, de France, des Etats-Unis, du Danemark et de Suède, contemporaines des événements, qui toutes rendent compte d’un génocide.
Il confie à des comédiens renommés le soin d’incarner les témoins de l’époque, des diplomates principalement, mais aussi des missionnaires, des infirmières. Leurs voix accompagnent et détaillent les étapes qui sur une année aboutirent à l’extermination des trois-quarts de la minorité arménienne : depuis l’adoption d’une loi sur la déportation des personnes soupçonnées de trahison (dans la guerre contre les Russes) à la déportation généralisée de la population arménienne, les marches forcées à travers le désert syrien jusqu’au camp de Deir Zor, véritable marche de la mort durant laquelle ils seront pillés, battus, abattus, affamés, assoiffés. 60.000 seulement atteindront le camp de concentration où ils survivront dans des conditions déplorables. La direction des chemins de fer allemands interdira même de photographier la détresse des Arméniens sur la ligne Berlin-Bagdad, où des mains d’enfants coupées jalonnent la voie entre Mossoul et Alep. Ces crimes, accomplis par des bandits et des bagnards libérés de prison afin d’accompagner les déportés vers « leur nouvelle vie », soulèvent une émotion considérable dans le monde entier. Mais la raison d’Etat prévaut en Allemagne et rien ne sera tenté pour gêner l’allié ottoman dans son entreprise génocidaire.
Le documentaire glaçant d’Eric Friedler sur la réalité de ce que fut la catastrophe arménienne, de 1915 à 1917, révèle combien ces événements tragiques étaient porteurs d’un autre génocide à venir, fondé sur un modus operandi déjà rôdé : désignation d’un bouc émissaire, sa marginalisation, sa déportation, son internement, son extermination. Le tout étayé par un dispositif de propagande justifiant les actes criminels tout en en édulcorant les conséquences, prélude à un discours négationniste, toujours en vigueur en Turquie. Un film indispensable.

Trailer / Extrait


AGHET : 1915 – le génocide arménien par Richard-MALLIE