EIN DEUTSCHES LEBEN – A German Life

De 1942 à la fin de la guerre, Brunhilde Pomsel a travaillé comme sténographe au service du ministre de la propagande du régime nazi Joseph Goebbels. Dernier témoin vivant ayant connu la machine du pouvoir nazi de l’intérieur et aujourd’hui âgée de 104 ans, elle raconte ici son histoire encadrée par un dispositif filmique simple. Son visage en gros plan met le spectateur face à l’histoire, et face à lui-même. Sa parole est au centre, entrecoupée par des films d’archive qui construisent par bribes le tissu des discours en vigueur dans les années 1930. Le montage respecte le souffle naturel du témoignage, reproduisant les hésitations et les instants de réflexion qui en disent long. Car Brunhilde, qui ne s’est jamais intéressée à la politique, incarne l’immense majorité d’entre nous, ceux qui cherchent simplement à mener leur vie, malgré tout. Elle vient rappeler qu’il est facile de juger ses aînés à la lumière de la connaissance du passé, de s’imaginer en héros de la résistance tant que l’on n’a pas été mis à l’épreuve. Une mise en garde indispensable, alors que l’horizon s’assombrit à nouveau.


L’avis d’IMAJ, par Jack Mener

« Il n’y a pas de justice ! » (Es gibt keine Gerechtigkeit !) La petite phrase chute lentement, comme une pierre, des lèvres de ce visage raviné de ridules comme un granit. Celle qui nous la confie, face caméra, c’est Brunehilde Pomsel, une des six secrétaires de Joseph Goebbels, Ministre de la Propagande du régime nazi forgé par Hitler. A cent ans passés, elle s’est confessée pendant 30 heures, étalées sur deux ans et ramassées en un documentaire exceptionnel, noir et pétrifiant de 117 minutes Le 27 janvier 2017, Journée Internationale pour la Mémoire de l’Holocauste, Brunehilde Pomsel mourait à l’âge plus que canonique de 106 ans ! Destin, destin, quand tu nous tiens…

Un destin presque ordinaire, pour une femme presque ordinaire. Elevée à la dure avec ses frères et sœurs par un père adepte de la discipline prussienne, Brunehilde se souvient des punitions paternelles. Il fallait obéir, comme tout vrai Allemand obéirait plus tard au Führer.
Le destin l’a projetée en pleine lumière, ou presque, lorsque en 1942, à 31 ans, célibataire et sans enfant, après un passage dans deux entreprises juives puis un poste de secrétaire à la radio, obtenu comme membre fidèle du parti nazi au pouvoir, on la recommande pour intégrer de 1942 à 1945, le service de Joseph Goebbels, bras droit de Hitler.
Elle a donc connu et bien connu, ce haut fonctionnaire nazi, un des plus puissants dirigeants du Troisième Reich dont il fut le très zélé Ministre de la Propagande, animé d’un antisémitisme des plus virulents. Et pourtant, à la caméra et au journaliste du Guardian, elle minimise son rôle loin au-delà du vraisemblable. Une confession accordée comme on publie une autobiographie soigneusement expurgée des sujets qui fâchent et qui risqueraient de ternir une image de soi qu’on veut croire et faire croire propre, presque irréprochable.
Les crimes du régime ? « Tout le monde pense que nous étions au courant de tout. Nous ne savions rien. Tout était gardé secret.»
La déportation, le massacre des Juifs ? « On disait que les Juifs disparus avaient été envoyés dans les villages des Sudètes pour les repeupler. Nous l’avons gobé. C’était entièrement plausible. Le pays entier était comme ensorcelé.»
Goebbels ? « Un homme à l’élégance noble, aux mains très soignées. Il n’y avait rien à dire sur lui. Lui et sa femme ont toujours été très bons avec moi.»
Vraiment, Fräulein Pomsel ? Est-ce bien là toute la vérité ? De temps en temps, elle ne peut toutefois s’empêcher de laisser échapper un détail qui coince. Comme quand elle avoue avoir assisté en 1943 au palais des sports de Berlin, assise derrière sa femme, au discours de propagande hystérique de Goebbels. Ou quand on lui a fait ranger au coffre sans pouvoir le regarder, le dossier de Sophie Scholl, résistante antinazie exécutée avec son frère en 1943 à 21 ans pour avoir distribué des tracts. Elle dit être fière d’avoir réprimé sa curiosité de l’ouvrir. Idem pour le choc qu’elle ressentit à l’arrestation d’un présentateur populaire de la radio d’Etat où elle avait travaillé, envoyé en camp de concentration parce qu’il était homosexuel. Ou encore quand elle concède avoir dû diminuer dans ses fichiers le nombre de soldats nazis tués ou au contraire avoir gonflé le nombre de viols d’Allemandes commis par les soldats de l’Armée rouge. Allons, pas d’autres chiffres plus sinistres dactylographiés pour son patron ?
C’est probablement avec une ligne de défense aussi floue qu’après son arrestation par l’armée russe dans le bunker où Hitler puis Goebbels se suicidèrent à la capitulation du Reich, elle n’aura été condamnée qu’à cinq ans de prison. « Ce n’était pas un lit de roses, souffle-t-elle. » Pas Auschwitz non plus, n’est-ce pas ? Non, Il n’y a pas de justice, Fräulein Pomsel.
Ce ne serait qu’à sa sortie de peine qu’elle aurait appris l’existence de la Shoah. De quoi donc avait-t-il été question devant ce tribunal ? (J’aimerais bien jeter un œil sur les minutes de son procès.) Ce qui ne l’a en tout cas pas empêchée, tout de suite après, de retrouver son poste largement rétribué de secrétaire de direction à la radio et ce jusqu’à sa retraite en 1971. Non, il n’y a pas de justice, Fräulein Pomsel.
Ce ne serait aussi que bien plus tard, en 2005, qu’elle aurait découvert au Mémorial de l’Holocauste de Munich, la « disparition » en 1943, comme six millions d’autres, de son amie juive d’avant-guerre, la rousse Eva Löwenthal dans le brasier de la Shoah. C’est en invoquant cette perte personnelle, qu’elle laisse échapper « Il n’y a pas de justice ! »
Et vous voilà arrivée, Fräulein Pomsel, lucide, le verbe fluide, la conscience tranquille, sans remords ni regrets, sans enfants dont se soucier, sans plus grand-chose à perdre, unique secrétaire survivante du satanique Goebbels, à filtrer vos souvenirs comme une vedette devant les caméras de l’Histoire. Tombés par hasard sur vous pendant leurs recherches sur Goebbels, les réalisateurs ont saisi l’occasion d’enregistrer vos mémoires de guerre. Sans toutefois obtenir de grandes révélations dans les 30 heures recueillies, ni de mea culpa personnel ou au nom de votre peuple qui porta Hitler, Goebbels et les sbires du régime au sommet du pouvoir. Des aveux qui n’avouent rien.
Alors, à votre visage sans fard sur fond noir dans la lumière crue des projecteurs, à votre vérité si bien maquillée, Fräulein Pomsel, ils ont utilement jugé qu’il fallait oser opposer ces effroyables séquences crûment filmées par les nazis eux-mêmes ou par les armées alliées à la libération des camps d’extermination. Des images authentiques et originales conservées dans les archives dont celles de la Fondation Spielberg. Des images insupportables de murs lacérés par les ongles dans les chambres à gaz, de corps nus décharnés et sans poids déversés par tombereaux, de fours crématoires de sinistre mémoire qui avaient brûlé jour et nuit. Des images trop et pourtant pas assez revues, qui, elles, rappellent la vérité ou l’apprennent aux générations montantes. Des images qui, en toute apparence, ne vous ont pas empêchée vous de vivre une très longue confortable retraite, jusqu’à l’âge de 106 ans.
Exact, « Il n’y a pas de justice ! » Mam’zelle Pomsel.

Trailer / Extrait

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