1945 – La juste route

12 août 1945, un petit village hongrois sous occupation russe tente de retrouver une existence paisible. Un mariage s’apprête même à être célébré, c’est le fils du notaire qui se marie. Sur le quai de la gare, deux mystérieux étrangers chargés de lourdes caisses débarquent. Deux juifs. Leur venue va bouleverser l’ordre établi, réveillant les craintes, remords et inquiétudes des habitants. Un bruit circule qu’ils sont les héritiers de déportés et que d’autres vont revenir réclamer leurs biens. Leur arrivée questionne la responsabilité de certains et bouleverse le destin des jeunes mariés.
Film puissant dans sa grande simplicité.

Prix du public Berlinale 2017 – Prix Yad Vashem Jerusalem FF 2017 – Prix de la critique Waterloo Historical FF – Prix du public Miami Jewish Film Festival 2017 – Prix du public Budapest 2017 – Prix du public Washington Jewish Film Festival 2017 – Meilleur film Jerusalem Film Festival 2017.

It’s August 1945 the war is over, and an uneasy, humid stillness pervades a small Hungarian village longing for a return to normalcy. The young pharmacist prepares to marry; train station workers busy themselves with a changeover; and men huddle in pubs, gruffly drinking away petty disputes. Two strangers arrive, they wear serious, withdrawn expressions and thick, black clothes. They are father and son; they are Holocaust survivors. The town eyes them with immediate suspicion: are they here to reclaim stolen land. To open a competing pharmacy Will they expose the villagers’ wartime crimes and complicit silence.


L’avis d’IMAJ, par Thomas Gergely

Le film 1945 fut projeté en avant-première, à Bozar, à l’occasion de la Journée internationale pour le souvenir de la Shoah, instaurée par l’ONU, en l’année 2000, par la Déclaration de Stockholm sur l’Holocauste, réunissant trente et un pays, dont la Belgique. Partout, la commémoration a lieu le 27 janvier, date anniversaire de la libération d’Auschwitz par l’Armée Rouge, d’Auschwitz devenu le paradigme des nombreux lieux d’extermination des Juifs, des Tziganes et de tant d’autres prétendus sous-hommes. 73 années nous séparent maintenant de 1945. Une longue durée. Alors, pourquoi faudrait-il continuer à commémorer ? Jamais encore aucune cérémonie n’a ressuscité personne. Mais, il faut continuer parce que les cérémonies renferment une vertu permanente : celle qui permet d’entretenir la mémoire et, partant, la possibilité de tirer quelque leçon de l’Histoire. Et cette leçon est nécessaire parce que, on le sait, les hommes ont la mémoire courte, et celle de la honte de leurs méfaits éventuels, plus courte encore. Et les jeunes générations, elles, répugnent à trop savoir les défaillances morales et comportementales dont les civilisations sont capables, de peur d’avoir, un jour, elles aussi, à les affronter.
En tout cas, si l’impossible a pu se produire, théoriquement, il pourrait se reproduire n’importe quand, n’importe où, infligé par presque n’importe qui, à n’importe qui, pourvu que les conditions de sa reproduction se trouvent réunies.
Je m’attacherai à vous situer le film, quelquefois elliptique dans son austérité voulue qui conditionne toute la puissance de sa progression dramatique.
L’histoire du film 1945 raconte l’arrivée, à l’été 1945, dans leur village situé dans la Hongrie profonde, de deux juifs religieux rescapés de la Shoah. Et les conséquences de ce retour.
Mais pour savoir la juste mesure de ce que, en 1945, pouvaient signifier ces improbables retours, il faut apprendre les données principales de la Shoah en Hongrie, le pays où s’est déroulé le dernier acte de la Solution finale, intervenu à partir du 19 mars 1944, trois mois avant le débarquement, le jour où l’Allemagne nazie a envahi la Hongrie, jusque-là alliée. Une alliée qui, jusqu’à cette date – et malgré les camps de travaux forcés imposés aux Juifs – avait réussi à préserver 720.000 de ses citoyens juifs alors qu’ailleurs en Europe, cinq millions avaient déjà péri. Mais voilà : outre ses canons, l’armée allemande apportait également dans ses bagages, le 4 B IV, le Bureau dirigé par un certain Adolf Eichmann. Lequel Eichmann, Celui-ci avec l’aide du nouveau gouvernement hongrois des Croix-fléchées et de ses affidés, réussit l’exploit, sans exemple en sa brièveté, de ramasser, de ghettoïser, et de déporter des campagnes et villes de province, plus de 500.000 Juifs et à les faire gazer, la plupart à Auschwitz. Le tout en 56 jours exactement comptés. Consternant mais vrai. Restaient encore à Budapest 200.000 Juifs à livrer au traitement spécial, et au plus vite, parce que les Russes approchaient et que les Alliés bombardaient. Comme cela avait été fait dans les campagnes, dès mars 1944. Ces Croix-fléchées décrèteront alors la spoliation totale, juridique, matérielle, humaine et financière des Juifs, leur isolation dans des ghettos et leur déportation vers la gueule d’enfer. Dans la capitale, l’opération se déroulera par phases : à savoir l’expulsion dans l’heure des Juifs de leurs domiciles, avec l’obligation d’y abandonner tous leurs biens, ensuite leur concentration dans des immeubles marqués de l’étoile jaune, au nombre d’une famille entière par chambre, de là leur transfert au ghetto et leur déportation enfin. Laquelle déportation sera épargnée à 70.000 d’entre eux sur 200.000 grâce à l’arrivée, in extremis, de l’Armée Rouge qui libérera le ghetto le 18 janvier 1945. Quant aux appartements des Juifs, et les biens qui s’y trouvaient, ils seront attribués, d’office, à des familles non-juives, sous le prétexte, parfois vrai, parfois faux, que leurs maisons avaient été bombardées par les Alliés.
Légitimés par les autorités même, beaucoup de ces nouveaux résidents s’y étaient installés avec la bonne conscience du nouveau propriétaire sûr de son bon droit et assuré de n’être pas inquiété pour son occupation des lieux et l’appropriation des biens.
On comprendra donc le désarroi de ces gens quand le hasard, la chance ou la Providence avaient fait en sorte que quelques Juifs aient resurgi de la Nacht und Nebel, de la « Nuit et Brouillard » qui leur avait été réservée par leurs fauteurs de malheur.
Témoin la brève histoire de ce couple et de son enfant qui, libéré le 18 janvier du ghetto de Budapest, se dépêcha de rentrer chez lui. Pour trouver son appartement occupé par une honnête famille non-juive, transplantée là par le pouvoir, et stupéfaite de voir ce couple surgir du néant et frappée d’amnésie subite à propos de la destination des biens qui avaient été abandonnés de force dans les lieux. Une amnésie qui, par miracle, se dissipa quand le père de la petite famille suggéra qu’une rencontre avec quelques soldats russes aiderait sans doute à rafraîchir des mémoires pour l’instant si défaillantes. Mieux : en sus de quelques objets vite retrouvés, une chambrette finira même par être concédée au couple. Quelques temps après, l’abrogation des lois de spoliation obligera ces occupants temporaires à vider les lieux, à leur désarroi, compréhensible d’ailleurs.
Selon quoi, les temps de convulsion soudent les protagonistes dans des alternances de souffrances dont aucun ne sort jamais indemne, nonobstant les degrés, parfois très différents, des souffrances qui les frappent.
Voici ce que je souhaitais dire pour cadrer le grand film que vous pourrez voir. Merci de m’avoir lu avec tant de patience.
Ah ! Un mot encore ! J’oubliais de vous dire que l’enfant de mon bref récit, c’était moi, et que le couple de revenants, c’étaient mon père et ma mère.